Jour de ménage

Il y a quelques jours de cela, alors que je faisais le ménage chez moi, mon aspirateur décida de me lâcher.

Cela faisait déjà quelques temps qu’il ne tournait pas rond, qu’il semblait toussoter, avoir des baisses de régime de plus en plus rapprochées. Certes, je me faisais bien un peu de souci mais je ne le croyais pas aussi proche de la fin ! Quand il s’est arrêté juste après avoir aspiré les miettes dispersées sur le sofa, j’ai essayé de le réanimer par tous les moyens : j’ai vérifié tous ses branchements et circuits. En dernier recours, j’ai appelé le réparateur. Son verdict fut sans appel : mon aspirateur venait de rendre l’âme.

J’étais bien ennuyée !! Comment allais-je terminer de nettoyer ma maison avant l’arrivée de mes invités ! Mon intérieur était tout poussiéreux et des moutons couraient partout ; il fallait absolument faire quelque chose. Il y allait de ma réputation d’hôtesse accomplie…



Je dois vous paraître bien insensible et matérialiste. Je viens de perdre un aspirateur et la seule chose qui me soucie c’est que mon salon soit présentable. Mais je dois vous avouer que je n’entretenais pas de rapports très cordiaux avec cet engin. Je lui reconnaissais un grand professionnalisme : là où il passait, il ne restait plus un grain de poussière.

Cependant, je l’ai toujours trouvé trop bruyant et encombrant. Il m’assommait avec son vrombissement continu et son air trop content de soi. Un bon employé certes, mais il était toujours resté un serviteur pour moi.

Et il me mettait dans l’embarras avec sa défection soudaine.

où est le balai ?C’est alors que je me suis souvenu du balai.

Dans le temps, avant l’arrivée de l’aspirateur à la maison, nous avions à nos services un balai, un bon et loyal balai qui, en plus, était silencieux et discret : tellement discret que je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où il résidait maintenant.J’ai cherché dans tous les coins et recoins et pas moyen de mettre la main dessus.

Est-ce que par mégarde, nous nous en étions séparés lors d’un vide-grenier un peu expéditif ?

 

 

 

 


aspirateurAlors que je m’interrogeais, le fer à repasser me donna la clé de l’énigme. Il paraît que mon balai qui en avait assez d’être oublié dans le placard avait décidé d’aller servir ailleurs. Voilà qui ne faisait pas mon affaire…


- Et ça fait longtemps qu’il est parti ?
- Oh non ! Il en parlait depuis des années mais il n’a eu le cran de s’en aller qu’avant-hier, quand le nouveau chien est venu le renifler et lui arracher quelques poils.
- Ah oui ! Le chien, c’est donc là qu’il avait disparu jeudi dernier. Et vous savez par où il est parti ?
- Qui ça ? Le chien ?
- Non, le balai, imbécile !
- Ah ! Je crois qu’il a parlé d’aller vers l’est, au pays des magiciens. Il paraît qu’ils embauchent encore des balais là-bas. Ce sont bien les seuls… La vie est dure pour un balai de nos jours…

Je n’ai pas écouté la fin de sa tirade, j’étais partie à la poursuite de mon balai. En me dépêchant j’avais une chance de le rattraper : un balai ça ne doit pas avancer très vite et moi j’avais une voiture puissante.

J’ai donc roulé vers l’est. Le problème, c’est que je ne savais pas trop où se situait le pays des magiciens. Je me suis arrêtée plusieurs fois pour demander mon chemin. Au passage, je m’enquérais de savoir si les gens avaient vu passer un balai.

Oui, me répondait-on, on l’a vu hier, lui aussi allait vers le pays des magiciens. Sûrement qu’il allait chercher du boulot, on dit que ce sont les seuls qui utilisent encore des balais…

Généralement, je ne les laissais pas terminer leur discours, je commençais à le connaître et moi, je voulais surtout récupérer mon balai que je n’aurais jamais dû laisser partir.

J’ai été surprise de voir que le pays des magiciens n’était pas aussi loin que je me l’étais imaginé car au bout de deux heures de route, je suis arrivée devant une pancarte qui disait :

ROYAUME DE LA MAGIE
Étranger, ici, tout peut t’arriver !



Pas le genre de message qui met en confiance mais ce n’était pas le moment de se dégonfler. J’ai interrogé un lutin qui passait par là pour savoir s’il n’avait pas connaissance d’un balai fraîchement arrivé.
- Je vois de qui tu veux parler... Je l’ai vu entrer chez Merlin, la troisième maison délabrée à partir de l’arbre crochu !
Et il s’est volatilisé…

Je dois dire que j’ai eu un peu de mal à trouver la maison de Merlin car tous les arbres sont crochus dans ce pays. Heureusement devant une des maisons, il y avait une inscription réclamant les services de balais. Je me suis dit qu’il y avait des chances que ce soit là et en m’approchant, j’ai vu le nom de Merlin sur la boîte aux lettres.

J’ai frappé à la porte et un balai m’a ouvert. Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Cela faisait si longtemps que je ne l’avais pas vu.  Mais subitement j’ai reconnu l’éraflure sur son manche : elle datait du jour où on avait essayé de déloger une souris derrière la cuisinière, il s’était accroché sur un clou qui dépassait. Mon balai ! Comme j’étais heureuse de le voir !


Par contre, lui, n’avait pas l’air ravi.

- Balai, je lui ai dit, je suis venue te chercher. J’ai besoin de toi !

Mais lui est resté très froid. C’était trop tard, il avait trop souffert d’être délaissé, maintenant il avait trouvé sa vraie place, qu’il disait ! Ici au moins, les balais étaient considérés : les plus alertes servaient de véhicules aux sorcières, les autres étaient occupés à dépoussiérer le royaume qui voulait faire peau neuve et mettre fin aux rumeurs de perdition de la magie. Les magiciens reconstruisaient le pays : non, ils n’étaient pas finis ! Et ils avaient besoin de balais pour chasser tous leurs vieux démons…

Bon, tout ça ne faisait pas mon affaire. Peu m’importait les problèmes des magiciens. Moi, j’avais une réception le soir même et une maison dans un sale état. Mais j’eus beau supplié, faire valoir à mon balai que j’avais plus besoin de lui que les magiciens, il demeura sourd à mes arguments. Comme je commençais à me mettre en colère, Merlin vint à la porte et me demanda de bien vouloir laisser ce bon balai tranquille : il était libre et avait décidé de me quitter, je n’avais qu’à m’incliner !

J’allais répliquer quelque chose de bien mordant quand je me suis rendu compte que tous ces éclats avaient ameuté tout le quartier et que j’étais entourée de gnomes, rats, sorcières et autres personnages plus ou moins répugnants. Je songeai qu’il était plus sage d’abandonner la partie et je rentrai chez moi sans mon balai.

annulation réceptionJ’ai, bien sûr, été obligée d’annuler ma réception à la dernière minute. J’ai inventé un mensonge pour sauvegarder les apparences : ma mère était très malade et je devais me rendre à son chevet immédiatement. Ma pauvre mère… Si elle savait le nombre de fois où elle a été à l’article de la mort pour me sauver la mise…

Depuis, j’ai pris un autre aspirateur. Bien obligée ! Les balais sont devenus introuvables de nos jours, tous partis au royaume des magiciens et des sorcières ! Le nouvel aspirateur ressemble à l’ancien, bruyant et arrogant ! Je dois avouer que mon vieux balai me manque…

Alors un bon conseil : si vous avez un vieux balai, loyal et fidèle, gardez-le et ne le délaissez pas pour un aspirateur flambant neuf ! Vous pourriez le regretter !