Paysan et Dandy

Paysan et Dandy

Il y a de cela des années, vivaient dans une ferme deux chevaux.

L’un, cheval de trait,  s’appelait Paysan ; il aidait le fermier dans les travaux des champs et tirait la charrue lors des labours.

L’autre, Dandy, était un cheval de course très rapide. Le fermier l’emmenait souvent sur les champs de courses où il avait déjà gagné de nombreux prix.

Paysan et Dandy avaient grandi ensemble à la ferme et ils étaient très amis. A l’âge où ils étaient encore des poulains, ils étaient toujours d’accord pour faire des bêtises. Ils aimaient à faire enrager le vieil âne, Passiflor, qui s’occupait de leur éducation : « Vous me rendriez bourrique si je n’en étais pas déjà une » avait coutume de dire le pauvre animal.

Pourtant, les années passant, Paysan devint jaloux de son ami Dandy. Il trouvait que le fermier s’occupait beaucoup plus de son compagnon que de lui.

Dandy bichonné par le fermier

La veille d’une course surtout était terrible : ce n’était plus alors que bichonnage, toilettage, petites promenades, bonne nourriture pour Dandy. Et si le cheval remportait un prix, c’était bien pire au retour : il avait droit à des gâteries et aux cajoleries du maître admiratif. Le pauvre Paysan avait l’impression de ne plus exister. Il aurait tant voulu qu’on l’admire lui aussi et qu’on lui prodigue quelques attentions particulières…

Après avoir retourné le problème dans tous les sens, Paysan décida que la meilleure façon d’attirer l’attention du fermier était de devenir un coureur lui aussi. Après tout, ça ne devait pas être si compliqué : Dandy y était bien arrivé ! Et puis, il avait souvent entendu dire qu’à force de travail et de persévérance, on obtenait ce qu’on voulait. Et comme il était travailleur et surtout très obstiné, il réussit à se convaincre qu’il ferait un magnifique cheval de course et qu’il pourrait même battre son ami.

Paysan commença donc son entraînement avec acharnement. A la grande consternation de tous les animaux de la ferme, il passa des heures à courir, surveilla son alimentation, améliora sa concentration, ne pensa plus qu’à devenir le meilleur. Il négligea aussi son labeur et le fermier fronçait les sourcils fréquemment en le regardant courir autour de la ferme.

Paysan court


Inquiets, Passiflor et Dandy essayèrent de lui faire abandonner son obsession :

- Le maître finira par se fâcher si tu ne fais plus correctement ton travail de cheval de trait, lui disaient-ils.

Mais, aveuglé par son orgueil, Paysan pensait qu’ils avaient peur qu’il ne réussisse et ne devienne le favori du fermier…

Un jour où le vieil âne et le cheval de course tentaient une dernière fois de faire entendre raison à Paysan, celui-ci se fâcha tout rouge et défia Dandy à la course. Après des mois d’entraînement, il se sentait prêt et il était persuadé qu’il pouvait gagner.

Paysan défie Dandy


Dandy hésita un peu puis finit par accepter le défi : cela lui semblait la meilleure façon de faire comprendre son erreur à Paysan. Tous les animaux se rassemblèrent pour assister à l’événement. On demanda à la chèvre Gertrude, que les deux parties jugeaient suffisamment neutre, de décider du parcours, de donner le départ et de servir d’arbitre. Il fut décidé que les deux chevaux devraient faire deux fois le tour du grand champ et que le premier arrivé serait déclaré vainqueur.

Fièrement, Paysan se positionna sur la ligne de départ représentée par un trait sur le sol poussiéreux. Son cœur battait très fort mais il regardait droit devant lui en se concentrant sur le but à atteindre.

 Au bêlement de départ de Gertrude, il s’élança de toutes ses forces : jamais il n’avait couru aussi vite et pendant le premier tour les deux chevaux restèrent à la même hauteur. Dandy et les spectateurs doutèrent même quelques instants de l’issue de la course.

Paysan et Dandy font la course


Mais hélas, nous ne sommes pas dans un film hollywoodien et il est naturel qu’un cheval de course coure plus vite qu’un cheval de trait ! Au deuxième tour de champ, l’effort se fit sentir pour Paysan : ses jambes plus lourdes que celles d’un cheval de course le faisaient souffrir et Dandy distança facilement son compagnon ; il franchit la ligne d’arrivée bien avant lui.

Paysan s’en sentit humilié. Renonçant à franchir la ligne d’arrivée et sans un regard vers l’assistance, il prit la direction de l’écurie. Un grand silence se fit sur le champ. Tous les animaux étaient conscients de la peine de Paysan et compatissaient car ils l’aimaient beaucoup.

Paysan est humilié


Après cet incident, le cheval de trait déprima complètement. Il ne mangeait plus, ne dormait plus, ne hennissait plus. Il maigrit à vue d’œil et ne quitta bientôt plus son box.

Pourtant, on était en période de labour et le travail ne pouvait pas attendre. Le fermier le fit atteler à la charrue malgré sa faiblesse mais une fois dans le champ, Paysan avançait si lentement, faisait des sillons si tordus, n’avait si manifestement pas l’esprit à la tâche que le maître s’en arrachait les cheveux. Il essaya les flatteries, puis les insultes, enfin les menaces. Rien n’y fit car plus rien n’importait à l’animal.

Ne sachant plus quoi faire, le fermier que le temps pressait car la météorologie nationale annonçait de fortes pluies eut une idée. « Après tout, pensa-t-il, puisque j’ai un cheval de trait qui se prend pour un cheval de course, je pourrais demander à mon cheval de course de faire le travail de mon cheval de trait ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Il alla chercher Dandy et le mit au travail des champs. Le pauvre animal fit tout son possible mais ses pattes et son ossature délicates n’étaient pas préparées à un tel travail de force. A la fin de la journée, il avait toute la peine du monde à se tenir debout : ses jambes tremblaient et il avait mal partout.

Dandy est épuisé par une journée de labour

Le pire c’est que l’ouvrage n’avait pas beaucoup avancé et qu’il restait beaucoup à faire avant la pluie.

Paysan le regarda rentrer dans l’écurie et se laisser tomber sur la paille de son box. Le cheval de course avait l’air si fatigué qu’il lui faisait pitié. Passiflor s’approcha de Paysan et désignant Dandy il constata :

- Le pauvre n’en peut plus. Il n’est pas fait pour ce travail et sûr, il va tomber malade d’épuisement s’il retourne dans le champ demain. Et pourtant il reste plus de la moitié du champ à labourer. Le maître est presque désespéré. Toi seul serait capable de terminer le champ avant la pluie.
- J’en ai assez de labourer, se rebiffa Paysan. Personne ne s’intéresse à un cheval de trait. J’aurais tant aimé devenir un champion et courir comme le vent… J’ai pourtant fait tellement d’efforts et de sacrifices pour cela.
- Tu sais, Paysan, persister est une bonne chose, s’acharner en est une stupide. Tu as beaucoup progressé et tu es certainement devenu le cheval de trait le plus rapide au monde, un champion dans ta catégorie. Mais pas plus rapide qu’un cheval de course. Tout comme Dandy ne sera jamais capable de labourer aussi bien et vite que toi. Le maître a besoin de toi. Et Dandy encore plus. Ne les déçois pas…

Passiflor raisonne Paysan


Paysan savait que le vieil âne avait raison… Alors, il se leva de son box, attela la charrue et partit labourer le champ. Il réussit à terminer le travail avant les pluies et le maître fut très content de lui. Il le bichonna et le traita avec beaucoup plus d’égards à partir de ce jour-là.

Paysan fut aussi beaucoup plus heureux car il avait maintenant le courage d’être lui-même.

Ce qui ne l’empêchait pas de courir souvent par les champs : il aimait tant la sensation du vent dans sa crinière ! Il avait la merveilleuse sensation d’être libre et il rêvait encore parfois qu’il était un champion. Il lui arrivait même de faire la course avec Dandy qui, en véritable ami, le laissait gagner…

Paysan et Dandy courent pour le plaisir